PHILIPPINE DE SALABERRY

LA FORÊT ALÉATOIRE

01.04 - 09.05.2026

La forêt aléatoire

« Notre art doit précisément servir à ça : décaler la sensibilité vers ce qui mérite d’être aperçu, vers ce qui appelle l’expérimentation » — Alain Damasio, Vallée du silicium.

Que vous restera-t-il de votre année 2025 ? Sans doute quelques souvenirs, cristallisés dans votre mémoire que vous pourrez convoquer à travers les milliers d’images accumulées sur votre téléphone.

C’est dans cette sédimentation que prend forme l’œuvre de Philippine de Salaberry. L’artiste observe ces archives une à une et leur attribue une note selon leur degré d’importance. Le souvenir se transforme en variable. Ces annotations sont ensuite transmises à son conjoint, docteur en statistiques, qui les introduit dans un algorithme de forêt aléatoire, « Random Forest », ensemble d’arbres de décision conçu pour prédire une probabilité à partir d’une multiplicité de paramètres. Chaque arbre décisionnel pose alors ses propres questions et établit ses propres séparations. Ce n’est qu’à travers l’agrégation de ces décisions fragmentaires qu’émerge une forme stabilisée, un golem de données, prêt à être sculpté.

Ce choix n’est pas anodin, car il est vrai que nous ne nous souvenons jamais d’un événement selon un seul angle. Nos souvenirs sont stratifiés et traversés par des points de vue multiples. Ce bois des décisions apparaît alors comme une métaphore opérante de cette mémoire éclatée : une pluralité de perspectives dont la superposition fait émerger une image composite du passé.

Le chant de la forêt aléatoire résonne, et ses arbres de calcul se répondent, interconnectés les uns aux autres par des liens invisibles. De cette forêt numérique surgit une image qui n’appartient plus entièrement à l’artiste, ni à la machine. Elle en porte l’empreinte conjointe. Philippine de Salaberry la réhabite par le geste plastique. Il s’agit d’une conversation, d’un aller-retour entre l’affect initial et sa traduction algorithmique.

La structure ramifiée irrigue nos systèmes de pensée. Se souvenir, c’est toujours, d’une certaine manière, revenir aux racines, interroger ce qui nous relie. Sur des panneaux d’acier, la plasticienne grave les architectures issues des calculs du « Random Forest » : les schémas décisionnels deviennent des cartographies souterraines. Les mobiles prolongent ce geste. Les structures d’acier et de verre soufflé incarnent physiquement les nœuds de décision d’une partie de l’arbre. Le verre, travaillé de manière organique, évoque la fragilité du souvenir ; le sable et le sel qu’il contient matérialisent le pixel, l’unité élémentaire de l’image numérique. Dans ses œuvres sur papier photo, l’artiste scelle les nœuds avec des clous en acier : un geste de fixation nécessaire qui fait taire un instant le flux infini des données.

Ce dialogue s’inscrit dans un contexte plus large où notre rapport aux images et aux souvenirs connaît une transformation profonde. Nous vivons dans une époque où chaque événement est immédiatement documenté, où l’expérience est presque simultanément doublée de son archive. Ce redoublement constant ne relève pas uniquement du narcissisme ; il témoigne d’un besoin d’ancrage de cette société liquide. Accumuler des images et conserver des traces constituent souvent une tentative de stabilisation du récit de soi, le souvenir devenant un dispositif narratif permettant d’affirmer une continuité face à la dispersion.

En donnant forme à ce qui, aujourd’hui, organise silencieusement notre rapport au monde, Philippine de Salaberry déplace notre regard et, pour reprendre les mots d’Alain Damasio, « décale la sensibilité » vers ce qui, jusque-là, nous échappait pour le rendre beau.

Elise Roche

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Anne Horel ⎥28.01 - 21.03.2026